Sans frontières

10 mars 2017

Evasan

Ce mercredi, nous étions supposés être de repos. Aucun vol n’était prévu.

Il faut dire que nous avons crevé les plafonds en termes d’heures de vol réalisées. Nos noms apparaissaient en rouge sur le tableau récapitulatif des temps de vol cumulés sur les 4 semaines. Le maximum étant 100, nous étions à plus de 97.

Et puis, dans la soirée, un appel téléphonique.

Disposez-vous d’une civière, et pouvez-vous transporter un blessé couché, ainsi qu’un autre assis ? Réponse, oui bien sûr.

Accident automobile en brousse. Evidemment, pas d’hôpital là-bas.

Alors, c’est reparti ! Dès la fin de soirée, nous préparons la civière, que l’on mettra dans l’avion demain matin.

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Départ de bonne heure, avec la civière sur le toit de la voiture. Abderamane le chauffeur, comme d’habitude, a tout préparé à l’avance. Nous enlevons des sièges, installons la civière, la fixons avec les sangles. Nous partons à vide. Direction Kabo, au nord du pays. Pas très loin du Tchad. Là-bas, le paysage est différent : c’est le début de la savane sèche. Les arbres sont plus rares, les points d’eau aussi. Et il y fait chaud, surtout en cette saison sèche.

Demande de mise en route, check-lists, je ferai la seconde étape. Antonio a les commandes. Je demande le roulage. On égrène les items sans précipitation, mais à un rythme soutenu. Autorisation de pénétrer sur la piste, que l’on remonte pour s’aligner. Le contrôle nous donne la clairance de départ (càd le cheminement de départ à suivre, avec les altitudes et les points de report, ceux auxquels on devra rappeler)

J’indique au contrôleur que nous sommes prêts au départ. Autorisation de décoller, mise en puissance. Je fais les annonces des vitesses : « speed alive »…. « 60kt, no alarm, continue »… « rotate »… et nous voilà partis !

Vol sans histoire, arrivée sur Kabo. Reconnaissance de la piste : nous sommes attendus, la piste est libre, pas de vent. Alignement atterrissage, posé, roulage jusqu’au parking.

Les blessés sont là, avec un médecin.

On installe la personne qui doit voyager couchée, puis la seconde personne, et le médecin.

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Fermeture des portes, remise en route. Puisqu’il n’y a pas de vent, nous décollerons en sens contraire de l’atterrissage, gagnant ainsi 2 minutes.

Briefing décollage, alignement, check-lists, puis mise en puissance, décollage. Nous montons un peu plus haut que pour l’aller. Outre que nous aurons ainsi moins chaud, le vent nous sera favorable, et nous irons un peu plus vite.

Pour ne pas perdre l’habitude, je pilote à la main. Le pilote automatique fonctionne très bien, mais finalement on perd un peu en précision de pilotage lorsqu’on l’active tôt pour le retirer tard. Et comme les visibilités ne sont pas fameuses pendant la saison sèche, c’est un bon exercice de pilotage aux instruments.

Il est déjà temps de descendre et préparer l’arrivée sur Bangui.

L’arrivée est rapide. On ne voit pas les installations de loin, en raison de la brume sèche. Nous nous sommes organisés depuis longtemps, en suivant une route d’arrivée aux instruments, qui nous permet de nous positionner dans l’axe d’assez loin. Il suffit de monitorer correctement la descente pour avoir un plan d’arrivée convenable.

La visibilité n’est vraiment pas bonne. Nous verrons la piste une minute avant l’atterrissage, que je fais en douceur. La manette des gaz sur « reverse », freinage souple, et on dégage la piste pour aller prendre position vers l’ambulance qui nous attend.

Et voilà nos blessés pris en charge par les médecins !

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03 mars 2017

Lorsque l’Etat n’est pas

Nous en avons assez entendu, ces temps derniers, au sujet de « l’Etat de droit », de « La République » régulièrement convoquée pour mieux masquer les turpitudes et les faiblesses des uns et des autres.

Oh, que l’on ne se méprenne pas. Je ne critiquerai pas. Non pas que je n’aie pas de point de vue, mais au total, le statut « apolitique » me va bien.

Ne comptent que les humains.

Lorsque nous avons transporté les quatre malabars, nous avons eu la chance d’être véhiculés depuis le terrain de Batangafo vers la ville, par une personne connaissant bien l’endroit et qui nous a expliqués ce que nous voyions.

Ici, nous sommes dans la partie musulmane de la ville. Non pas que les quartiers étaient séparés autrefois, mais depuis la crise, c’est évident que la séparation est nette. Et ici, c’est le QG des « Sélékas ». Ou en tous cas l’une des factions des Sélékas. D’ailleurs, nous en avons croisé, qui déambulaient en treillis et en armes.

Puis, on passe un large espace, sans construction. « Ici, c’était une sorte de no man’s land. Les musulmans qui passaient par là se faisaient occire, et les chrétiens qui passaient ici se faisaient tuer de même ». Lieu d’exactions. C’est bizarre de se dire qu’en ce lieu, et il n’y a pas longtemps, on se faisait agresser et tuer.

« Là-bas, tu vois ce bâtiment vide et délabré ? C’est la prison. » Vide, bien entendu. Non pas qu’il n’y ait aucun forfait qui justifierait pleinement que les cellules se peuplent. Simplement, l’Etat n’existe pas ici. Il n’y a pas d’Etat. Donc pas de droit non plus. Le calme actuel ne doit qu’à la décision des ex belligérants.

On poursuit notre chemin. « Ici, c’est le quartier des chrétiens, avec la maison des Anti-Balakas ». En armes eux aussi.

Et puis, on croise ce qui fut le plus grand camp de déplacés du pays. Il en reste plus de 10.000 là où ils étaient plus de 35.000

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Des abris de paille. Et, là non plus, rien. Ces gens n’ont rien. Plus de quoi retourner vers un chez eux vers lequel ils n’osent pas s’aventurer, lorsqu’il arrive qu’il reste un chez eux. Il sont dépendants en tout : hygiène, sécurité, alimentation, éducation,... Quelle indignité de mettre des êtres humains dans cette situation.

On arrive à l’ONG qui nous héberge ce jour-là. Accueil, présentations, discussions.

J’y ferai la connaissance d’une humanitaire qui m’aura beaucoup marqué. Par sa détermination, son courage, sa volonté, sa capacité à décider. C’est une autre histoire.

Lorsque l’Etat n’est plus, ou pas, lui qui devrait avoir le monopole de la violence, alors chacun peut s’arroger une parcelle de ce monopole. Et malheur aux faibles.

Voilà qui justifiait pleinement notre présence (pas en ce lieu particulier, mais pour la mission dans son ensemble), et qui justifiera complètement que l’on poursuive et que l'on revienne, inlassablement.

Nous sommes repartis dans l’après-midi avec notre quarteron de malabars…

Les apprentis-sorciers qui pensent qu’en France, il faudrait une « bonne crise » pour que l’on sorte du marasme (comme autrefois les vieux qui avaient envoyé la jeunesse à la boucherie disaient qu’il « faudrait une bonne guerre »), ces apprentis-sorciers seraient bien inspirés de passer une partie de leur vacances ici, plutôt qu’à Courchevel.

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28 février 2017

Boda... One more time

Boda, c’est « the place to be »… Nous transportons cette fois l’Ambassadeur des USA qui doit visiter quelques projets financés notamment par USAid, une ONG US très active.

Comme d’habitude pour ce genre de transport, l’Ambassadeur est accompagné par une personne chargée de sa sécurité. Bien entendu, la plupart du temps, cette personne est armée.

Au matin, question rituelle : « avez-vous une arme ? » Réponse : « oui ». Et donc, si vous voulez bien vous donner la peine de séparer l’arme de ses munitions… N’oubliez pas la balle déjà dans la chambre. C’est cela, oui, merci bien !

Voyage court vers Boda. Accueil chaleureux.

Pendant les rituels d’accueil, nous sécurisons l’avion qui restera pour la journée sous la garde des casques bleus de l’ONU. Puis, nous partons en 4x4 vers la ville où nous rejoignons la délégation à la mairie.

Puis, nous suivons cette délégation au fil de ses visites, avec un « voyage » en 4x4 d’une bonne heure, en direction d’un village dans lequel nous sommes tous accueillis chaleureusement. Le parcours se fait sur la route principale… On comprend pourquoi il faut 6 bonnes heures pour aller de Bangui à Boda par la piste. Et encore, lorsque c’est praticable ! On est loin du confort moelleux de la limousine !!!

Visite du village et des projets, notamment de puits et pompes, d’assainissement d’eau aussi.

Là comme ailleurs, on part de loin, et il est nécessaire d’éduquer toute la population à l’hygiène minimale… qui ne peut se concevoir qu’avec un minimum d’eau potable.

Puis, retour sur Boda (même parcours « bumpy ») et visite d’un camp de déplacés (= « réfugiés » dans leur propre pays)

Là, nous sommes accueillis par un groupe de villageois, dont des enfants qui dansent au son d’un tam-tam improvisé : d’anciens bidons d’huile. C’est joyeux, et les enfants sont rieurs.

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Je m’approche et me mets à danser avec eux. Eclat de joie général, et nous voilà partis pour quelques déhanchements endiablés. On se remercie et la visite se poursuit.

Il est difficile d’imaginer un tel dénuement. Les gens n’ont… rien… Simplement, rien.

IMG_1818Comme presque 2 milliards d’habitants de cette planète, la question du matin n’est pas  : que vais-je faire à manger ce midi ? », comme se la posent certaines personnes chez nous (avec un vrai stress !).

La question est : « vais-je manger ce midi ? ». Oui, 2 milliards... C'est incroyable, n'est-ce-pas !

Alors, toutes les préventions sur ce qu’il faudrait faire ou ne pas faire, etc… s’effacent pour laisser la place à l’aide au plus démunis. Leur amener de quoi manger et boire, se laver, se vêtir, un endroit où se poser, un minimum de soins...

Beaucoup d’intérêt de la part de l’Ambassadeur, qui parle un français très châtié.

Par la suite, il est temps pour nous de retourner à l’avion, le préparer pour le vol à venir.

Voilà déjà la délégation qui revient. Tout est prêt, nous embarquons.

Retour calme vers Bangui, atterrissage, débarquement des passagers. On salue l’Ambassadeur, qui plusieurs fois dans la journée aura été appelé « Monsieur l’Ambassadeur de France » et en est un peu chagrin.

Je lui dis que c’est une sorte d’hommage à sa maîtrise de la langue française ! Il accepte ce petit trait d’humour et nous nous quittons.

J’ai encore beaucoup appris à Boda : « Soukoula ngo maboko nzoni = SENI » *

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(*) Lave-toi convenablement les mains, c’est sain.

Posté par garnier_asf à 21:07 - Commentaires [0] - Permalien [#]